En Quoi l’Annihilation des #Femmes Indiennes est-elle un #Génocide?

par Rita Banerji

Traduit de l’original par Roxane Metzger

poster designed by Abro. All Rights Reserved. This poster is at The Library of Congress, Washington D.C.

Poster conçu par Abro ©. Tous Droits Réservés. Ce poster se trouve à la Bibliothèque du Congrès à Washington D.C.

Quelqu’un m’a laissé un message sur mon site flickr, en réaction à un de mes posts  sur le génocide féminin en Inde. Il m’a écrit, « le mot ‘génocide’ ne s’applique pas ici; son utilisation dans ce contexte ne fait que dégrader le mot ».  Je lui ai demandé de m’expliquer pourquoi. Ce à quoi il a répondu: « Cette situation ne correspond pas à la définition légale d’un génocide [selon] la Convention sur la Prévention et la Répression du Crime de Génocide de l’ONU de 1948 (CPRCG). »

L’Article de l’O.N.U. définit le génocide comme:

(a) Le meurtre de membres du groupe;

(b) L’atteinte grave à l’integrité physique ou mentale de membres du groupe;

c) La soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;

d) La prise de mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;

e) Le transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.

J’ai donc contre-argumenté. « Il s’agit précisément d’un génocide selon cette définition du génocide. »  Les femmes sont tuées en Inde à toutes les étapes de la vie, avant et après la naissance, simplement parce qu’elles sont du sexe féminin. Ceci n’arrive pas aux garçons et aux hommes! Il s’agit de l’élimination DE MASSE, CIBLÉE contre un groupe en particulier.

Plus de 50 millions de femmes  ont été éliminées en Inde en 3 générations. Plus d’un million de fœtus féminins  sont avortés de manière sélective chaque année. Les compagnies médicales occidentales se bousculent pour procurer à ce marché misogyne des technologies novatrices. Des milliers de nouveaux-nés féminins sont étranglées, noyées ou enterrées vives. Les filles de moins de 5 ans souffrent  d’un  taux de mortalité plus élevé de 75% que celui des garçons du même âge, à cause de famines et de négligences qui leur sont délibérément infligées, ainsi  qu’à cause de plusieurs formes de violence qui leur sont infligées. Chaque année,plus de 100,000 jeunes femmes sont lynchées en bande organisée par leur mari et belle-famille dans des meurtres motivés par la pratique de la dot. Des milliers d’autres femmes, qui survivent aux tentatives d’immolation, de pendaison ou d’empoisonnement qu’elles subissent, vivent avec un lourd traumatisme physique et émotionnel. En Inde, 1 femme enceinte meurt toutes les cinq minutes, souvent parce que les femmes sont forcées par leur mari et belle-famille à subir des avortements à répétition pour se débarrasser de filles potentielles.

Le génocide féminin en Inde est le résultat d’une misogynie extrêmement virulente, de la même manière que le génocide juif fut le résultat d’un antisémitisme extrêmement virulent. Alors, pourquoi la déshumanisation et l’extermination de masse des femmes ne devraient-elles pas être reconnues comme un « génocide »?


Mon visiteur de flickr avait une réponse très simple. Il m’écrit que c’était parce que la définition de l’O.N.U. ne s’appliquait que dans les cas de groupes « nationaux, raciaux ou religieux« , mais qu’il n’y avait aucune mention de genre dans la définition!

Je lui ai donc exposé ce qui était évident. Cette loi avait été écrite en 1948. Les hommes (il n’y avait certainement aucune femme dans ce groupe) qui s’est assis autour d’une table pour écrire l’article de l’O.N.U. sur le Génocide en 1948, ont mené leur réflexion à une époque où les femmes n’étaient pas même considérées comme un groupe social humain. Certains pays d’Europe, comme la Suisse, n’avaient même pas encore donné aux femmes le droit de vote. Les Etats-Unis, qui avaient un passé esclavagiste, avaient donné le droit de vote aux hommes noirs avant de le donner aux femmes en général.

Cependant, dix ans après environ, en 1959, Peter Drost (The Crime of State, Volume 2, Leiden, 1959, p. 125), écrit: « Un génocide est la destruction délibérée de la vie physique d’êtres humains en raison de leur appartenance à une collectivité humaine quelconque, en tant que telle. »

Et en 1994, Israel Charny affirma: « Un génocide, dans son sens générique, fait référence au meurtre de masse d’un nombre substantiel d’êtres humains, dans une situation où les victimes sont essentiellement sans défense. » (Genocide: Conceptual and Historical Dimensions ed. George Andreopoulos, 1997)”

J’ai donc répondu à mon visiteur de flickr: « Un génocide est le meurtre de masse d’un groupe d’humains. N’importe quel groupe d’humains! » Et, pour énoncer ce qui est évident – les femmes sont un groupe humain!

Parfois, une conversation telle que celle-ci devient surréaliste. Ainsi, je suis une femme indienne, argumentant que l’élimination de millions de femmes indiennes (de femmes comme moi) devrait être reconnue comme un génocide, alors que cet homme me donne un conseil plein de sagesse: « Votre cause est juste, et cette situation où des filles sont tuées ou avortées à cause de leur sexe est horrible. Mais ce que je veux dire, c’est que vous tendez vers l’hyperbole et vers une terminologie inexacte, ce qui repousse certaines personnes, qui veulent aborder ce problème très dérangeant d’une manière précise et serieuse ». 

Il me recommanda également d’utiliser le mot de « genricide, [parce qu’] il spécifie la nature du problème bien mieux que le mot de « génocide », et qu’il n’atténue en aucun cas le problème ». 

Pourquoi une telle résistance face à l’appellation de cette extermination de masse comme génocide? Personne ne pense que l’extermination des Juifs fut un sémiticide, ou que celle des Tutsis fut un tutsicide. Le mot de « régicide » ne désigne pas forcément l’extermination ciblée et de masse des rois, mais peut désigner le meurtre d’un seul roi. Il en va de même pour le matricide, le parricide, l’infanticide. Le genricide est le meurtre d’une personne pour son appartenance à un genre spécifique.

Le terme de fémicide est celui que Diana Russel  utilisa pour la première fois en 1976 pour désigner les meurtres misogynes, le meurtre de quelqu’un pour son appartenance au sexe féminin. Les infanticides féminins, les crimes d’honneur, la pratique du sati, les meurtres motivés par la dot, les chasses aux sorcières, sont tous des exemples de fémicides en Inde. Même un seul infanticide féminin ou meurtre motivé par la dot est un féminicide. Mais quel terme utiliser quand des MILLIONS de personnes appartenant à un groupe sont tuées SEULEMENT parce qu’elles appartiennent à ce groupe?

En effet, les femmes forment l’un des deux plus grands groupes humains! En fait, génétiquement, physiologiquement, biologiquement et culturellement (les normes culturelles de féminité et de masculinité), hommes et femmes sont  définis bien plus distinctement en tant que groupes identifiables que les groupes humains basés sur toute autre catégorie comme celles de race, de religion ou d’ethnie.

La reconnaissance de l’élimination de masse ciblée contre des millions de femmes en Inde comme « génocide féminin » est une stratégie nécessaire pour susciter la responsabilité et l’action internationale requises, de la part de gouvernements, de tribunaux, de la police et des établissements médicaux – institutions actuellement complices du génocide féminin en Inde.

© The 50 Million Missing Campaign. Tous droits réservés. Pour partager, merci de vous référer à nos conditions de copyright.

A PROPOS DE L’AUTEURE

 Rita Banerji est une auteure et activiste pour les droits des femmes, ainsi que la fondatrice de la 50 Million Missing Campaign pour stopper le génocide féminin en Inde. Son livre Sex and Power: Defining History Shaping Societies, porte un regard historique et social sur la relation entre genre et pouvoir en Inde en tant que cause de l’actuel genricide féminin. Son site internet est www.ritabanerji.com. Elle blogue sur Revolutions in my Space et tweet sur @Rita_Banerji

A PROPOS DE L’ARTISTE

Abro est un artiste éminent et un activiste pour les droits de l’Homme à travers le monde. Le poster présent dans cet article a été exposé au musée Smithsonian à Washington D.C. Il est également membre du The Groupe de Photographes de la 50 Million Missing Campaign, qui est soutenu par plus de 2400 photographes et artistes du monde entier. Pour voir d’autres de ses oeuvres, cliquez ici.

A PROPOS DE LA TRADUCTRICE

Roxane Metzger est l’éditrice/coordinatrice du blog francophone de la 50 Million Missing Campaign.

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À propos Roxane Metzger
Roxane Metzger est l’éditrice/coordinatrice du blog francophone de la 50 Million Missing Campaign.

2 Responses to En Quoi l’Annihilation des #Femmes Indiennes est-elle un #Génocide?

  1. si je puis me permettre, quelques précisions sur le terme féminicide http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/excision-feminicide.html
    sur l’utilisation de tous les termes dérivés du terme genos, comme génocide, qui sont uniquement des lignées patriarcales, que j’éviterais… voici quelques autres précisions http://susaufeminicides.blogspot.fr/2013/07/le-genome-du-genre.html
    quant à génocides, brève revue de ceux connus, rien à voir avec le féminicide au fond http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/genocides-au-xxeme-siecle.html

    • Roxane Metzger says:

      Bonjour et merci beaucoup pour votre commentaire.
      J’ai lu attentivement tous les articles auxquels vous faites référence. Et en effet, fémicide ou féminicide sont des termes qui désignent le meurtre même d’une femme pour son appartenance au sexe féminin. Mais il faut bien désigner par un autre mot l’annihilation de millions et de millions de femmes pour leur appartenance au sexe féminin, pour ce qu’elles sont à la naissance. D’autres termes que celui du génocide ont bien été suggérés – je crois avoir lu dans l’un de vos articles le terme de ‘gynocide’, d’autres nous conseillent celui de ‘genricide’ – souvent en nous reprochant de dévoyer le terme de génocide en l’applicant aux femmes. Or ce n’est pas s’accrocher à un terme patriarcal que de faire reconnaître ces fémicides de masse comme un génocide, bien au contraire: nous voulons que le meurtre de masse de femmes parce qu’elles sont femmes soit reconnu comme aussi grave que le meurtre de masse de n’importe quel groupe pour ce qu’il est à la naissance. En précisant qu’il s’agit d’un génocide féminin, mais en le reconnaissant bien comme un génocide, et pourquoi vouloir l’appeler autrement ? Si le terme genos a une origine patriarcale comme vous l’expliquez, c’est le cas de tant de mots que nous pouvons nous réapproprier aujourd’hui tant ils ont perdu ces connotations, en s’assurant qu’ils ne les retrouvent pas, en affirmant que les femmes sont des êtres humains au même titre que les hommes. Lorsque l’on dit génocide, on pense à un crime terrible contre une partie de l’humanité, particulièrement monstrueux parce qu’il est perpétré contre ce groupe pour ce qu’il est à la naissance, auquel il convient de mettre fin au plus vite. Nous pensons résolument que les droits des femmes doivent être considérés comme des droits humains universels, et qu’à ce titre leur violation doit être traitée comme la violation de tels droits. Et nous sommes bien conscient-es du fait que le meurtre de masse ciblé de femmes n’ait jamais été reconnu comme génocide – nous pensons justement que c’est parce que l’on a jusque-là refusé aux femmes leur place en tant que groupe humain aussi important que les autres, et à leurs droits le statut de droits humains universels.

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