Présentation de la @50millionmissin Campaign à une classe en France

Par Roxane Metzger

En tant qu’éditrice du blog francophone de la 50 Million Missing Campaign, que coordinatrice de la campagne en France et que lycéenne, j’ai fait il y a quelques jours un court exposé sur la campagne et le génocide féminin de l’Inde à ma classe. Je voudrais partager cette expérience avec vous, ainsi que les questions qui m’ont été posées, et les réponses que l’on peut leur faire. Je pense que cette présentation s’est très bien passée, et que le problème dont il était question a beaucoup intéressé et choqué mes camarades de classe.

The 50 Million Missing Campaign PosterCar si tous savaient que l’Inde et la Chine connaissaient un problème de ratio sexuel, « problème » qui se traduisait en un manque de plusieurs millions de femmes dans la population adulte, je crois que la plupart ne réalisait pas la spécificité de la violence ciblée contre les femmes indiennes, motivée par la misogynie à laquelle viennent souvent s’ajouter les intérêts d’argent, dans les cas des meurtres de dot par exemple. Tout comme je l’ai été tout au long de cette dernière année, depuis que j’ai pris part à cette campagne,  je les ai vus d’abord s’étonner, buter sur les chiffres que je leur communiquais – 18 millions de filles manquantes sur la dernière génération dont 17 millions ont été tuées, et non supprimées avant la naissance, 25 millions d’  « enfants épouses », violées quotidiennement, une femme tuée toutes les 5 minutes lors de meurtres de dot – pour bientôt s’en indigner, se demander comment c’est encore possible, et surtout quels sont les moyens mis en œuvre, par la 50 Million Missing Campagin notamment, pour lutter contre ce génocide.

Cela a justement fait l’objet d’une question, à laquelle j’ai répondu que le combat de la 50 Million Missing se menait à la fois sur Internet, plateforme internationale de sensibilisation, mais aussi sur le « terrain » dans de nombreux pays, c’est-à-dire dans les classes, centres culturels, etc., dans le cadre d’exposés. Et enfin, sur le « terrain » indien, c’est-à-dire auprès de victimes d’agressions et de viols par exemple, à qui la campagne apporte un soutien moral, mais aussi en conseils légaux et en aides financières, dans le cas où des opérations chirurgicales sont nécessaires – ses membres donnant de l’argent directement à la femme concernée, et encourageant toute personne le pouvant à prendre contact avec elle, puisqu’il s’agit d’une campagne sans financement public ou privé, qui fonctionne à l’énergie et la détermination de ses volontaires ! Sa pétition adressée au gouvernement indien a été et continue d’être signée par des milliers de gens à travers le monde.

Très vite, une question s’est imposée : n’y avait-il pas en Inde plusieurs femmes très influentes au plan politique ? Il y a même eu une femme Première Ministre, Indira Gandhi. Et c’est bien une femme, Sonia Gandhi, qui est aujourd’hui à la tête du parti au pouvoir. Mais les femmes qui détiennent des responsabilités en Inde n’améliorent souvent en rien le sort des femmes qu’elles sont censées représenter. Par exemple, la « Chief Minister », ou chef du gouvernement du Bengale Occidental, Mamata Banerjee, a vu le taux d’infanticides féminins monter en flèche depuis qu’elle y est au pouvoir, alors que ce n’était pas une pratique traditionnelle de cette région, et Sonia Gandhi, pour sa part, protège des hommes politiques de son parti qui sont impliqués dans des affaires de viols, comme P.J. Kurien. Il semblerait que ces femmes politiques ne cherchent en rien à améliorer la condition des femmes indiennes, par pur intérêt politique, et mettent même un point d’honneur à ne pas le faire, peut être pour rassurer la société indienne qu’elles ne cherchent pas à bousculer l’ordre établi et misogyne. Il ne faut pas oublier que les femmes qui ont détenu ou détiennent des responsabilités politiques en Inde descendent pour la plupart de dynasties politiques commencées par des hommes – en tant que filles ou femmes d’hommes politiques.

Nous avons aussi discuté du terme de génocide pour qualifier ces femmes « manquantes ». Après avoir lu la définition qu’en donne L’Organisation des Nations Unies en 1948, j’ai suggéré que la réticence que l’on a souvent à le reconnaître comme tel tient peut être à une certaine réticence que nous avons, même ici en Europe, à reconnaître les femmes comme un groupe social, et un groupe contre lequel un crime de masse serait aussi grave que s’il était perpétré contre un groupe national ou religieux.Depuis 1948, on a défini comme génocide le meurtre ciblé de groupes humains autres que nationaux ou religieux (on peut penser aux handicapés massacrés par les Nazis lors de l’opération T4, par exemple). Et pourquoi ne le ferait-on pas ? En fait, dans le droit français, un génocide est défini comme le meurtre de masse ciblé d’un groupe humain défini sur des critères nationaux, ethniques ou religieux « ou sur tout autre critère aribitraire», et c’est ce que suggère la racine du mot même (genos signifie « naissance », « genre » ou « espèce » : un génocide serait le meurtre d’un groupe pour ce qu’il est à la naissance). Bien entendu, il n’y a pas en Inde une volonté d’exterminer jusqu’à la dernière femme, comme la volonté d’extermination totale d’un groupe a pu être manifeste dans d’autres génocides. Mais on sent bien que c’est parce que cela ne serait pas viable. Car dès qu’une femme revendique son existence propre, en dehors de ses fonctions et obligations envers son mari, sa famille ou belle-famille, et envers la société indienne toute entière, elle court le risque de mettre son intégrité physique et même sa vie en danger, que ce soit en refusant un avortement ou une énième demande d’argent de sa belle-famille, ou en contractant un mariage contre l’avis du conseil de son village (dans le cas des crimes d’honneur ).

Un de mes camarades a alors fait une remarque très intéressante : qualifier ce phénomène de génocide ne stigmatiserait-il pas les femmes comme un groupe complètement différent des hommes, ce qui pousserait à les discriminer ? On peut répondre à cela que les femmes sont bien un groupe social, ce qui, en soi, ne justifie aucune discrimination. Dire que la Shoah, par exemple, est un génocide, n’encourage en rien à l’antisémitisme. Bien au contraire, cela l’identifie comme la cause d’un crime aussi effroyable que massif. Il ne s’agit pas de comparer le genricide, comme il est aussi appelé, à la Shoah ou à tout autre génocide de l’Histoire, mais de se demander si ce qui se passe encore aujourd’hui en Inde a cela de commun avec eux qu’il est un meurtre et une violence de masse ciblés contre un groupe humain, et motivés par la haine de ce groupe. Une de mes camarades se demandait si les meurtres de dot, par exemple, s’expliquaient par la misogynie, ou par l’appât du gain. Mais la pratique de la dot elle-même montre que les femmes indiennes sont considérées comme des poids pour leurs familles, qui payent pour les marier. Cette misogynie qui a poussé à mettre en place la dot dans la tradition indienne est encore présente quand plus d’une centaine de milliers de femmes est tuée annuellement car sa famille ou elle-même refusent de continuer à payer sa dot, toujours augmentée par les demandes de la belle-famille, des années après le mariage.

Nous avons terminé sur la question du viol, si répandu en Inde. L’affaire du viol collectif de Delhi, l’un des rares qui a connu une couverture médiatique ici en France, a-t-elle contribué à sensibiliser les gens sur cette question ? A-t-elle amélioré le sort des victimes de viols ? Il faut bien répondre à ceci que les survivantes de viols, celles qui n’en meurent pas comme ce fut le cas de la victime de New Delhi, ne connaissent jamais le soutien de l’opinion publique comme l’a connu cette jeune femme, une fois morte. On n’a jamais appelé la survivante du viol collectif de Suryanelli, par exemple, âgée de 16 ans lorsque kidnappée et violée par plus de quarante hommes en un peu plus d’un mois, du nom de « trésor », comme ce fut le cas de Jyoti Sigh Pandey (victime du viol collectif de Delhi). Au contraire, on l’a humiliée chez le gynécologue, au commissariat puis au tribunal, où elle a été qualifiée de menteuse perverse (avec pour argument qu’elle n’assumait pas la responsabilité de ses accidents urinaires nocturnes dans sa petite enfance), mise au ban de la société dans son village, et ce depuis 1996. L’affaire tragique de Delhi a bien permis de sensibiliser l’opinion publique internationale au sujet des viols en Inde, et a fait l’objet de la condamnation à mort de quatre des six violeurs. Mais tout le système policier, hospitalier et judiciaire qui a laissé la victime de Delhi agoniser, d’abord dans la rue puis sur le sol de l’hôpital, n’a pas été condamné, alors que coupable lui aussi.

Je pense vraiment que cette présentation nous a tous beaucoup enrichis, nous permettant de discuter autour de ce sujet souvent méconnu en Occident, et j’encourage vivement quiconque le souhaitant à faire une petite présentation de ce type, que ce soit à sa classe au lycée, dans un cours de langue pour adulte, dans une bibliothèque ou un club de lecture… Ou dans tout autre endroit !

 

 

© The 50 Million Missing Campaign. Tous droits réservés. Pour partager, merci de vous référer à nos conditions de copyright.

A PROPOS DE L’AUTEURE

roxane metzger smallRoxane Metzger est l’éditrice/coordinatrice du blog francophone de la 50 Million Missing Campaign.

 

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À propos Roxane Metzger
Roxane Metzger est l’éditrice/coordinatrice du blog francophone de la 50 Million Missing Campaign.

3 Responses to Présentation de la @50millionmissin Campaign à une classe en France

  1. Pour mémoire, le terme gynocide / gynécide avait été formé concernant les féminicides de masse. http://susaufeminicides.blogspot.fr/p/concepts-feminicides.html

    Gynocide parait aussi assez bien convenir afin d’englober la typologie présentée par Rita Banerji. http://susaufeminicides.blogspot.fr/2013/08/salon-de-demoiselles.html

    Quant au terme « génocide », il parle tout d’abord et surtout du clan patriarcal dont les deux sexes sont également décimés. Celui-là même et sa logique infemme qui permet d’appliquer ces coutumes contre les petites filles tout d’abord… http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/01/genocides-au-xxeme-siecle.html

    • Roxane Metzger says:

      Merci beaucoup pour votre réponse.

      Notre approche est celle de reconnaître les droits des femmes comme des droits humains universels, et c’est pour cela que nous voulons faire reconnaître leur meurtre de masse ciblé comme un génocide. C’est en effet un fémicide de masse, ce qui en fait un certain cas de génocide. Par ailleurs, le dernier article auquel vous faites référence ne me semble pas s’appliquer à la situation indienne. Si je vous ai bien comprise, vous y dénoncez la « double peine » vécue par les femmes dans les génocides que vous citez par la violence qui leur est particulièrement infligée du fait de leur sexe (notamment les viols). Mais ce n’est pas le cas ici; on assiste à un génocide directement dirigé contre les femmes, et non une double violence génocidaire, non seulement en tant qu’appartenante à un peuple ou une ethnie, et en plus en tant que femme. Reconnaître cette situation précise comme un génocide me paraît donc justement permettre de reconnaître que la violence infligée aux femmes est aussi grave que celle infligée à n’importe quel autre groupe, basé sur n’importe quel critère. C’est là l’un des trois objectifs principaux de Rita Banerji et de la 50 Million Missing Campaign depuis 8 ans.

      Sur l’origine patriarcale du mot enfin, je crois que ce mot étant un néologisme relativement récent, et de plus qui, appliqué aux fémicides de masse, désigne résolument les femmes comme un groupe humain au même titre que les autres groupes humains – ce qui est fondamental pour le respect de leurs droits – je pense qu’elle peut ainsi être surmontée.

      Roxane Metzger (coordinatrice en France de la 50 Million Missing Campaign)

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